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Payer sur la rivière
Je ne suis pas un grand fan du call. Il est tellement plus agréable d'avoir le contrôle de l'action, non seulement parce que c'est en général bon pour votre image de joueur farouche et intrépide, mais aussi, bien sûr, parce que vous n'avez jamais besoin d’être chanceux si tout le monde se couche.

Si je déteste déjà le call en général, je le déteste vraiment à la rivière, quand la seule manière de gagner devient d'avoir la meilleure main. Puisque je ne pourrais pas savoir avec certitude si j'ai la meilleure main ou non, une mise sur la rivière par nature, me place devant un choix difficile. Si mon adversaire aime en général être le premier à attaquer le pot sur la rivière, il est probable, quand j'ai une main qui pourrait à la rigueur mériter un call, que je me trouve devant un choix difficile.

Cette situation à la rivière est particulièrement risquée quand le pot a atteint une taille significative. À ce point, une mise à la rivière offre aux joueurs un choix déplaisant : abandonner un pot non négligeable ou investir lourdement quand ils pourraient être battus. Puisque vous préféreriez forcer les autres à faire ce choix plutôt que d'y faire face vous même, vous voudrez en général être celui qui fait cette grosse mise sur la rivière. Cette agressivité tardive possède l'avantage supplémentaire de rendre vos adversaires méfiants dans les pots ultérieurs. Une fois qu'ils sauront que vous leur assènerez de grosses mises à la rivière, ils rechigneront à se mettre eux-mêmes dans une situation où ils pourraient prendre de tels coups.

Mais une mise à la rivière doit en général être une grosse mise. Si elle ne l'est pas, elle ne sera pas prise au sérieux - et ne le devrait d'ailleurs pas. Miser 10$ dans un pot de 200$ est tout simplement ridicule. Votre adversaire devra vous prendre en train de bluffer plus d'une fois sur 20 pour rendre le call profitable. Donc votre grosse mise démontre que vos intentions sont sérieuses. Mais qu'en est-il s'ils ont une grosse main ?

L'argument contre d'hasardeuses mises à la rivière est celui-ci : "on ne sera payé que par des mains qui nous battent". Cela est indéniablement vrai parfois et, dans de telles situations, vous devriez brider votre agressivité. Disons que vous ayez placé votre adversaire sur un tirage suite, et la carte que vous redoutiez arrive sur la rivière. Si vous êtes certain qu'il a fait sa main ici, il n'y a pas d'intérêt à miser, puisqu'il va sans doute suivre ou relancer. Le problème est que si vous ne misez pas et qu'il n'a pas fait sa main, il pourrait être encouragé à bluffer, vous plaçant devant la difficile décision de suivre une grosse mise à la rivière.

Sacré bordel, hein ! D’un côté, vous ne pouvez pas payer et de l’autre, vous ne pouvez pas ne pas payer. N'y a-t-il aucun moyen de sortir de cette impasse ? Mettons-nous en situation et regardons.

Vous êtes en position tardive avec A8 et vous êtes face à une relance de la part d'une joueuse en position médiane. Comme vous savez que cette joueuse est capable de relancer avec n'importe quelle main de premier ordre et quelques mains de second ordre comme KJo ou QJs, vous décidez de voir le flop. Le flop est A97. Votre adversaire mise 2/3 du pot. Que faites-vous ?

Les seules mains que je craigne ici sont les bons as, et ce joueur pourrait être sur beaucoup d'autres mains, comme des grosses pocket paires, des pocket paires moyennes, ou, comme nous l'avons déjà dit, KJ ou QJ. Mon plan pour la main est alors de payer au flop et de voir où je me situe sur le tournant. Idéalement, je toucherais mon kicker, faute de quoi, n'importe quelle petite carte pourrait représenter une chance de prendre le pot s'il se trouve que mon adversaire n'est pas sur un bon as et n'a pas le cœur à se battre. Dans notre exemple, un 2 sort sur le tournant. Elle check. Je mise, m'attendant à la voir se coucher ici. Étrangement, elle paye.

Ma première idée est que soit elle est en train de me piéger avec un bon as, soit elle pense que j'essaye de voler le pot. Ma seconde idée est qu'il s'agit là d'un étrange petit call. Quelque chose ne tourne pas rond. Avant d'avoir le temps de former ma troisième idée, la rivière tombe. C'est un autre 2, et elle fait une mise à la hauteur du pot. Cette mise me pose problème, car elle convient aux deux possibilités que j'avais envisagées sur le tournant. Elle pourrait être sur un bon as, ou elle pourrait tenter un nouveau vol. Puisqu'elle parlait la première et qu'elle a misé, je n'ai pas d'autre alternative que de m'affronter au choix difficile. Je ne veux pas payer une meilleure main. Je ne veux pas abandonner face à une main moins bonne. Que devrais-je faire ?

Je dois la placer sur une main qui est non seulement cohérente avec une mise sur la rivière, mais également cohérente avec ses actions aux avenues précédentes. En passant rapidement en revue ce qu'elle a fait jusque-là, je remarque qu'elle a relancé préflop d'une position médiane, ce qui suggère de la force. Puis elle a misé au flop, ce qui pourrait être de la force ou une simple obligation. Puis vint cet étrange check-call au tournant, et c'est ce qui me décourage. Je pourrais comprendre un check-raise au tournant - c'est ainsi qu'un bon as maximise ses gains. Mais simplement payer... elle ne peut pas s'attendre à ce que je mise encore sur la rivière si je ne suis pas sûr d'avoir la meilleure main, et elle ne peut pas non plus s'attendre à ce que je suive sur la rivière si elle mise pour la valeur. Il semble donc que le check-call au tournant met en place un bluff sur la rivière. Alors, elle cherche à voler le coup, non? Je devrais payer.

Mais mes tripes (et par tripes, j'entends l'histoire de mes observations) me disent que cette joueuse n'est pas capable d'un tel move. Ce call au tournant était vraiment conflictuel, comme si elle cherchait à faire un compromis entre se coucher et relancer. Comme si elle était prise entre l'espoir qu'elle ait la meilleure main et la peur qu'elle soit battue. Alors non, je ne pense pas qu'elle cherche à voler. Je pense qu'elle est à moitié convaincue qu'elle a la main gagnante, et elle mise pour maximiser les profits si elle a raison.

Mais je ne sais toujours pas si elle a raison ou pas, alors je regarde ma source d'informations suivante. Je me regarde moi-même à travers ses yeux. Elle peut facilement m'avoir classé comme vif, et m'estimer capable de payer sa relance préflop avec n'importe quelle vieille saloperie, notamment des mains à tirage. Mais elle sait aussi, si elle fait attention, que je ne la payerais pas sans des cotes appropriées pour mes tirages au flop, et que je ne refuserais sans doute pas une carte gratuite qu'on m'offrirait au tournant. Donc, aussi vif qu'elle sache que je suis, elle ne peut pas me mettre sur un tirage manqué ici. Notez que si j'avais l'image de quelqu'un qui mise en fonction de la valeur de sa main, il serait facile pour moi de sortir de cette main, car les joueurs ne misent en général pas contre les joueurs de ce type à la rivière, à moins qu'ils ne soient sûrs d'avoir la meilleure main.

Serais-je pris à mon propre piège ? Est-ce qu'en percevant ma capacité à jouer n'importe quoi – ou rien du tout – , mon adversaire a acquis les tripes pour bluffer ? Je ne sais toujours pas.

Des joueurs plus intelligents que moi appréhenderaient le problème d'une manière purement mathématique, soupesant les chances qu'elle ait telles ou telle main – AK, AQ, KK, KJ etc. – et calculant la probabilité qu'elle mise avec une plus mauvaise main que la mienne. Ensuite, ils compareraient cette probabilité avec le rapport de la taille de la mise à la taille du pot, et ils auraient ainsi une formule raisonnable pour décider de suivre ou de ne pas suivre. Vous savez quoi ? Je ne suis pas si bon que ça en maths. Et ma pensée n’est pas si rapide que ça. Néanmoins, je suis certain que sur la plupart des mains, on a assez d'informations pour faire une supposition raisonnable de la main de notre adversaire si l'on prend la peine de réunir ces informations. Ce que je compte faire – cela sonnera obscurément métaphorique, j'en ai conscience, mais c'est ainsi que je procède – c'est faire défiler toutes ses mains possibles dans mon esprit comme les chiffres d'une serrure à combinaison jusqu'à entendre le déclic de la main qui trouve sa place. Et c'est cette main que je lui attribuerais.

Je coince encore et encore sur ce check-call au tournant. Si elle pensait me battre, pourquoi n'a-t-elle pas relancé? Si elle pensait qu'elle ne me battait pas, pourquoi a-t-elle payé? Parce qu'elle était sur un tirage légitime? Il n'y en a pas, à part T8 ou 86, mains avec lesquelles elle n'aurait pas relancé préflop. Que sais-je d'autre? Que sais-je d'autre? !

Soudain la solution m'apparaît. Il y a à peu près une heure, je l'ai vu miser agressivement le flop et le tournant, pour finalement faire check-call, et perdre, sur la rivière, qui était un as. Je me souviens qu'elle avait dévoilé deux dames avec dépit, en se plaignant de se faire toujours avoir avec ses bonnes mains.

Clic! Elle a une paire de dames, ou peut-être de valets ou de rois. Son check-call au tournant était, en fait un compromis dans une situation de conflit. Elle voulait que ses dames soient bonnes, mais craignait qu'elles ne le soient pas. Elle savait probablement qu'elle était battue quand j'ai payé au flop, mais cette combinaison vénéneuse entre une grosse pocket paire et le sentiment d'avoir droit à ce pot l'a accroché à sa main. Quand elle a checké au tournant, elle espérait indubitablement que je checkerait derrière elle, lui permettant de voir gratuitement la rivière. Eh bien, ce n'est pas ce qui s'est passé, alors elle est a appelé la mise et a fait un mauvais call, très loose.

Quand la rivière arrive, elle est perdue dans la main. Elle sait qu'elle est battue, ne veut pas être battue, alors elle se convainc que je suis sur la partie pourrie de l'éventail de mes mains possibles – le tirage manqué –, bien qu'elle aurait dû être capable de conclure que je n’aurais pas couru ce tirage. Ou alors elle s'est juste rendu compte du fait que la seule manière pour elle de gagner le pot, c'était de le prendre en bluffant. Rassemblant tous les fils de ma réflexion, je décide qu'elle a une grosse pocket paire, et je paye. Elle montre une paire de valet – d'accord, je me suis trompé d'un niveau – et cède le pot.

Aurais-je dû relancer à la rivière ? Après tout, si je suis si certain qu'elle a une grosse pocket paire, pourquoi ne pas essayer d'en extraire un petit peu plus ? Je vais vous dire pourquoi. C'est parce que je suis certain, mais je ne suis pas absolument sûr. Bien que mon analyse me mène à une conclusion ferme, mon analyse pourrait facilement être mauvaise.

Tandis que mon adversaire cherche un compromis entre des émotions en conflit, j'en cherche un entre le risque et la récompense. Si j'ai raison et que je paye, je vais gagner le pot. Si j'ai tort et que je paye, je vais perdre le pot. Si j'ai tort et que je relance, je vais perdre encore plus, ou pire, je pourrais être mis devant une décision impliquant tous mes jetons. Après tout, JJ est une main bancale avec un as sur le flop – mais AJ et AT sont aussi des mains bancales ici, et ces mains me battent.

Souvenez-vous que le principal au hold'em sans limite et de protéger votre tapis. Souvenez vous aussi que la cupidité est une part naturelle du jeu de chacun, un élément dont on doit sans cesse se préserver. Si je deviens cupide ici et que je relance, je pourrais me trouver dans l'une de ces situations pièges où "on ne sera payé que par des mains qui nous battent." Il me semble que l'avantage d'une relance ici est faible – elle risque de mettre plus d’argent qu’avec une main qui bat la notre – mais les inconvénients, à moins que je ne sois sûr à 100% de mon analyse, pourraient être catastrophiques. Pourquoi ne pas me contenter d'un pot décent ?

Notez que je pourrais relancer à tapis si j'avais quelque chose comme TT et que je sentais qu'une grosse relance était la seule manière de gagner le pot.

Pour en revenir à la question de départ, "Comment sortir de ce bordel ?" la réponse me semble à la fois simple et horriblement complexe. Nous devons faire une analyse profonde et exhaustive de la main quand nous n'avons pas assez de temps pour faire une analyse profonde et exhaustive. Nous devons assigner des probabilités quand des probabilités ne peuvent pas être assignées. Nous devons tirer une conclusion basée sur des informations disponibles quand les informations disponibles sont à la fois incomplètes et sujettes à de multiples interprétations. Et nous devons être prêt à parfois payer à tort pour éviter de donner à nos adversaires l'idée de miser à la rivière chaque fois que nous y sommes.

Eh ! Personne n'a dit que c'était un jeu facile, non ? Mais plus nous avons l'habitude de faire ce genre d'évaluations, plus nos analyses deviennent rapides et fiables. On ne peut pas avoir toujours raison, mais on peut toujours s'améliorer dans nos déductions.

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